Alain de Vulpian, sociologue et ethnologue, fondateur de Cofremca- Sociovision, co-Président de Sol France, sort un livre qui a reçu le prix du meilleur essai 2016 par l’Académie Française. Son titre est à bien des égards évocateur : « Eloge de la métamorphose »1. Dans un précédent livre daté de 2003 « A l’écoute des gens ordinaires »2 il annonçait déjà la couleur : les gens ordinaires ont pris la main et orientent le cours de la société dans une direction qui leur convient mieux. Que les pouvoirs économiques et politiques se le disent. 13 ans après, son nouvel ouvrage enfonce le clou. Observateur attentif et minutieux depuis plus de 60 ans de la société en transformation sur la plupart des continents, analyste éclairé, capable à la manière de Tocqueville, d’en dégager les dynamiques majeures de transformation, Alain de Vulpian a également accompagné les équipes dirigeantes (parfois sur plusieurs générations) de nombreuses entreprises françaises et internationales aussi diverses que Danone, L’Oréal, Air Liquide, Renault, Shell, Carrefour, Air-France… « Eloge de la Métamorphose » peut sembler un livre optimiste, pourtant l’auteur ne manque pas d’évoquer à plusieurs reprises les risques majeurs auxquels notre société est confrontée. Il peut également paraître un peu « planétaire », mais le lecteur ne manquera de percevoir combien ce qui est écrit reflète la réalité quotidienne de centaines de millions de personnes et combien toutes ces observations reposent sur une base empirique. L’auteur peut enfin sembler hardi lorsque, par exemple, il compare l’évolution de la société à l’évolution du fonctionnement du cerveau qui passerait par différents états de conscience, dont le stade ultime serait aujourd’hui celui de la conscience collective et de la conscience planétaire. J’ai travaillé avec Alain de Vulpian pendant plus de 20 ans, puis dirigé à sa suite pendant 14 ans le Groupe qu’il avait fondé , et j’ai pu mesurer la rigueur et la clairvoyance de ses analyses. Accompagnant les entreprises je me suis posé la question de savoir si l’on pouvait diriger aujourd’hui sans prendre en compte les réflexions auxquelles nous invite l’auteur. Je pense que non, car dans bien des cas, c’est une question de survie.

Vers un nouvel humanisme

Dès le début de son ouvrage, Alain de Vulpian nous annonce l’entrée au début du 20ème siècle dans un nouvel humanisme dont l’impact serait aussi important que le passage de l’ère féodale à la renaissance. Les bases de ce nouvel humanisme tiennent en quelques constats majeurs : l’aspiration à l’épanouissement, à la coopération, à l’optimisation ont pris la place du mythe du progrès, de la compétition, de la maximisation et de la réussite. L’Europe serait particulièrement en pointe, de même qu’une partie des Etats-Unis, j’ajouterai le Japon, pour engager cette rupture dans l’ordre du monde, il faut bien le dire particulièrement contrarié depuis le début des années 80 par la forme dominante prise par le libéralisme économique.

La matière première analysée par Alain de Vulpian est basée sur des faits, l’observation de comportements, une écoute et une analyse compréhensive de la façon dont les « gens ordinaires » se représentent leur personne, la nature, la société, le cours des choses. L’auteur nous invite à prendre conscience que les vécus et les cheminements communs des gens ordinaires contribuent à former une conscience individuelle qui se transforme en conscience collective. Un peu comme un phénomène de contagion, comme si les consciences individuelles communiquaient entre elles, une conscience collective planétaire émerge pour « former une pellicule de pensée », une noosphère, qui couvre l’ensemble de la planète. Praticien de l’accompagnement des équipes dirigeantes je ne contribue pas moins à cette noosphère à l’échelle de l’entreprise lorsque je pousse les dirigeants à encourager l’expression des individus (les « moi »), à encourager le fonctionnement en équipes sous une forme empathique de compréhension mutuelle et de solidarité (moi-nous), et que je les aide à créer des liens, une culture, un maillage social à l’échelle de leur Groupe (nous-réseaux).

Par delà la diversité qui gagne partout dans le monde, là où l’on croyait qu’un lissage et qu’une uniformisation des sociétés s’installeraient, nous prenons davantage conscience des cheminements communs des gens. L’un de ces cheminements, incontestable, est celui de la conscience écologique qui repose sur un des axes de la « métamorphose » qui est le néo-spiritualisme.
Le spiritualisme progresse partout dans le monde, nous dit Alain de Vulpian. Il prend des formes multiples, religieuses parfois, néo-spirituelles pour d’autres, c’est-à-dire empruntant les voies d’une spiritualité fabriquée par les gens eux-mêmes, syncrétique en quelque sorte, car empruntant son inspiration dans diverses sources, comme le bouddhisme par exemple. Pour beaucoup le rapprochement, la préservation, l’harmonie avec la nature est la voie dominante de leur quête de spiritualité. Le succès de la thèse de « Gaïa » de James Lovelock qui compare la terre à un organisme vivant, le succès du film « Avatar » de James Cameron où une société confondue avec la nature lutte pour sa survie face à un homme dévastateur participent de l’alimentation de cette spiritualité.

Pour Alain de Vulpian cette montée du spiritualisme relève d’un processus psycho-bio-spiritualiste, en ce sens qu’elle procède d’une synthèse de notre psyché et de notre condition d’être biologique soucieux de son développement et de sa préservation.

Ces gens ordinaires qui transforment le cours de la société deviennent sous la plume d’Alain de Vulpian des « agents de changement », base de « collectifs hybrides ». De plus en plus de gens donnent un sens profond à de petits gestes de la vie quotidienne (acheter bio, réduire sa consommation d’énergie, renoncer à la voiture, recycler les produits, partager l’usage d’un appareil…). En s’agrégeant ils créent des « animaux collectifs hybrides » très actifs. Ils cherchent à améliorer la vie quotidienne de leurs proches, mais aussi des moins proches. Ils expriment une ambition citoyenne explicite. De nouvelles formes de participation à la vie sociale s’inventent. Finalement tout le monde, s’implique d’une façon ou d’une autre dans la « métamorphose ».

Une société plus collaborative s’installe sous nos yeux sur les bases d’une société plus en réseau, où ce qui relie les gens repose sur une forte dose d’empathie, de savoir-faire socio-perceptif… Là où on avait l’habitude de cloisonner le social et l’économique, on voit s’inventer des collectifs d’un nouveau genre de type social business.

Cette capacité socio-perceptive repose sur une intelligence qui tend à être à la fois rationnelle, relationnelle, émotionnelle et spirituelle. La place que prend l’expérience vécue n’est pas étrangère à la montée en puissance de cette capacité socio-perceptive. En travaillant et stimulant leurs « vécus » les gens se vivent plus grands, plus profonds, plus multiples. Ils sentent se réveiller des potentiels inexploités.

Ils sont plus spontanément en exploration-évaluation (introspection) profonde de leur identité et de leur intimité. Il ne s’agit plus d’examen de conscience, d’autocritique morale, de pensée rationnelle ou stratégique, mais d’un dialogue intérieur nourri des capacités socio-perceptives alimentées par les expériences quotidiennes. Les façons de se relier aux autres, à la nature et aux choses s’enrichissent. L’envie de reproduire les expériences et d’en explorer d’autres grandit. De plus en plus de gens cherchent à se rapprocher d’états de sensations agréables, pacifiques, empathiques, mieux en prise sur le sens qu’il veulent donner à leur vie. Les vécus sont plus importants que les obédiences, les croyances, les dogmes, les publicités, la consommation, la possession… Les circonstances pèsent d’un poids plus lourd car elles impactent les vécus. La conscience des écosystèmes se fait plus aigüe, c’est-à-dire les cheminements, les interdépendances, la genèse des choses, l’immanence, la non permanence, les processus autoalimentés…
Ce qui fait le succès des « animaux collectifs hybrides », et de bon nombre de startups, c’est leur niveau d’ajustement aux métamorphoses de la société. Leurs dirigeants et leurs collaborateurs collent plus naturellement aux attentes et aux cheminements de leurs clients, qui sont d’ailleurs le plus souvent des co-acteurs. Ils sont dans le « do-tank »1 plus que dans la consommation subie. Ils ont en commun une vision partagée du cours des choses et ne cherchent pas à inventer un modèle qu’il faudrait imposer ou dont il faudrait convaincre. Ils font appel à l’intelligence sociale et collective et aux qualités socio-perceptives beaucoup plus qu’aux arguments rationnels du prix, de la technique, de la science, du statut social… Beaucoup de ces collectifs hybrides sont engagés dans la préparation d’un futur différent, l’après propriété de la voiture, l’après consommation de masse… Cette intelligence collective à laquelle ils font appel est également celle des autorégulations collectives qui permettent à de nouveaux services tels que les autolib, les vélibs, Airbnb… de trouver leur marché et d’inventer un modèle économique gagnant-gagnant de multiples points de vue (coût, écologie, liberté, relationnel, équilibre du pouvoir consommateur/producteur, salarié/employeur…).
Nous ne sommes probablement qu’au tout début de la vague qui promet d’être massive, peut-être même un tsunami. Que vont donner les mélanges détonnant des possibilités promises par les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, big data, internet des objets, intelligence artificielle, robotique…) et nos « agents de changement » et « animaux hybrides collectifs » ? Le climat est devenu fondamentalement favorable à l’innovation radicale, au basculement d’un modèle d’économie vers un autre. La conscience des dérèglements écologiques, des risques économiques planétaires, des tensions montantes autour des ressources énergétiques, de l’eau, et de l’accès aux matières premières accélèrent chez les passages à l’acte.

Les Etats, les institutions et les Groupes internationaux sous haute pression

Depuis plusieurs années les groupes multinationaux avec lesquelles Practeo-Consulting travaille mesurent l’impact croissant d’une flottille de petits concurrents déjà les deux pieds dans « la métamorphose ». Le chiffre d’affaires des grands paquebots progresse moins vite – parfois même il diminue – que celui des microentreprises dont certaines deviendront demain des géantes d’un nouveau genre. Ainsi des animaux « collectifs hybrides » mondiaux sont en gestation grâce au développement de plateformes collaboratives qui permettent à des microentreprises en réseau de travailler de façon coopérative pour développer en commun des produits et des services, d’accéder ensemble aux technologies de pointe, et de rivaliser avec les géants de secteurs aussi variés que ceux de l’alimentation, de l’hôtellerie, de la cosmétique, de la santé, des transports… Ces microentreprises hybrides investissent tous les secteurs et associent une socio-intuitivité spontanée de leurs membres et les possibilités offertes par les technologies. Pour ne prendre que quelques exemples, ils investissent :

– Le champ de la stimulation des émotions grâce à des applicatifs qui augmentent la sensation et la perfection sonore pendant les concerts, qui ouvrent la voie d’une lecture numérique émotionnelle dont les premiers thèmes portent sur la littérature érotique, ou encore des expériences émotionnelles interactives qui peuvent être coopératives ou tout simplement avec la machine,
– Le domaine de la santé avec l’aide à l’interprétation des diagnostics médicaux, des conseils, mais aussi des exosquelettes interactifs qui facilitent la rééducation, ou des plateformes de réalité virtuelle pour lutter contre les troubles cognitifs,
– Les possibilités de l’intelligence artificielle grâce à des applicatifs qui conseillent sur l’habillement, le maquillage, et plus encore qui anticipent les comportements à risques pour les prévenir ou les comportements qui offrent des opportunités à saisir (par exemple pour proposer un service),
– La robotique avec des applications à l’infini, par exemple : le robot comptable qui assure automatiquement la comptabilité des professions libérales par récupération des données bancaires, le robot de surveillance qui non seulement surveille, mais aussi alerte et déclenche les premières actions en cas d’effraction, d’incendie, ou d’anomalie, le robot émotionnel qui aide les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer à mieux communiquer entre elles.
– Le champ de l’environnement et de la préservation de la planète : par exemple ce site collaboratif qui n’invite pas moins que de participer à un mouvement pour changer le monde en compensant les émissions de CO2 de son véhicule, grâce à un boitier dans le véhicule connecté à son smartphone en liaison lui-même avec une plateforme mondiale qui permet de calculer les émissions de CO2 de son véhicule et de financer des projets qui réduisent les émissions de CO2 à l’échelle de la planète (énergie renouvelable, reforestation…). Coût 50 € par an pour un véhicule qui parcoure 12 000 km ?

Progressivement les possibilités de développement vont être à la portée de tous grâce aux applicatifs qui aident les développeurs. Plus besoin d’être un génie de l’informatique ou de la robotique. Tous les aspects de la vie quotidienne sont en voie d’être impactés : l’entretien du vélo, de la moto, les économies d’énergie, les soins apportés à son animal, la pratique sportive, les déplacements, le travail…

Les grands Groupes sont également challengés par leurs collaborateurs, en particulier les jeunes, sur leurs modes de fonctionnement, leurs pratiques marketing, leur attention portée à la planète, leur management. Beaucoup de jeunes diplômés, pas forcément issus seulement des grandes écoles, préfèrent les petites entreprises et les startups dans lesquelles ils se sentent influents, plus en harmonie, et qui leur donnent le sentiment de préparer le monde de demain. Alors que les grandes entreprises cherchent plutôt à prolonger ou préserver leur positions et leurs façons de faire d’hier. Elles sont sur la défensive.

Une partie significative des consommateurs et des salariés est déjà dans le monde de « la métamorphose », coproduisent les biens et des services qu’ils consomment, choisissent de préférence des producteurs et des produits locaux respectueux de l’environnement et de la société, travaillent différemment, exercent leur citoyenneté de façon pratique localement ou en réseau mondial. Sur la pointe des pieds mais irréversiblement ils ont déserté l’ancien monde dans lequel se débattent les acteurs politiques, institutionnels, et les grandes entreprises qui colmatent, tant que faire se peut, les brèches qui s’agrandissent. Outre le choc culturel que cela représente, la nécessité d’inventer de nouveaux savoir-faire est un défi majeur. Ce n’est pas que les acteurs économiques et politiques n’aient pas compris ce qui allait se passer, mais il faudrait oser, prendre des risques qui a bien des égards sont perçus comme inconsidérés. A observer les entreprises et accompagner leurs dirigeants, il m’arrive de penser que, de la même façon que certaines banques sont « too big to fail », les états, les grandes multinationales sont trop gigantesques et trop complexes pour faire face au tsunami annoncé.

Patrick Degrave
Practeo-Consulting

Lettre de Practeo n°35 – avril 2016

 

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